10/09/2025
LâĂ©pidĂ©mie des « chauffards inc. » sĂšme la mort sur nos routes et le chaos dans lâindustrie du transport de marchandises. Si les gouvernements ne donnent pas un coup de frein au plus vite, le dĂ©rapage risque dâĂȘtre encore plus funeste
Les routes du QuĂ©bec sont devenues un vrai « Far West » oĂč les poids lourds menacent la sĂ©curitĂ© des automobilistes. En deux mois seulement, quatre accidents impliquant des camions ont fauchĂ© la vie de six personnes, dont deux enfants.
Si on veut régler le problÚme à la base, il faut bloquer la route du camionnage au rabais.
Pour réduire les coûts, certaines entreprises de transport utilisent un douteux stratagÚme fiscal. Au lieu de payer leur chauffeur à salaire, elles emploient des travailleurs supposément à leur compte, souvent des immigrants recrutés en Asie.
Certains arrivent au Canada comme Ă©tudiants Ă©trangers. Ils nâont pas le droit de travailler Ă temps plein. Mais, Ă©trangement, rien ne les empĂȘche de se constituer en sociĂ©tĂ© (« sâincorporer »), ce qui leur permet ensuite de travailler allĂšgrement pour une entreprise de transport qui leur fournit un camion.
Lâentreprise peut ainsi rĂ©duire ses coĂ»ts dâenviron 30 %, car elle nâa pas Ă verser les cotisations sociales (assurance-emploi, RĂ©gime de rentes du QuĂ©bec, etc.) ni Ă payer les vacances minimales et les jours fĂ©riĂ©s.
Non seulement lâemployĂ© nâest pas couvert par les protections de base de notre sociĂ©tĂ©, mais il doit Ă©galement parfois se battre pour obtenir la rĂ©munĂ©ration qui lui est due. Câest une forme dâexploitation des temps modernes.â 1, 2
Certaines entreprises sans scrupule sont prĂȘtes Ă tout pour recruter des chauffeurs Ă bon compte.
La SĂ»retĂ© du QuĂ©bec a dĂ©jĂ arrĂȘtĂ© un employĂ© de la SociĂ©tĂ© de lâassurance automobile du QuĂ©bec (SAAQ) qui aurait contribuĂ© Ă produire des permis de conduire frauduleux pour des centaines dâaspirants chauffeurs de poids lourds arrivĂ©s de lâInde et du Pakistan.3
En Ontario, le systĂšme dâĂ©valuation de la formation des chauffeurs a Ă©tĂ© compromis par des pots-de-vin, des documents falsifiĂ©s et des tests truquĂ©s, a dĂ©montrĂ© une enquĂȘte rĂ©alisĂ©e par Marketplace de la CBC.â 4
Imaginez ce que ça donne sur nos routes quand on prend un jeune de 18 ans, quâon lui donne les clĂ©s dâun camion de 100 000 livres aprĂšs une formation bidon et quâon lâenvoie sur des routes glacĂ©es alors quâil nâa aucune expĂ©rience de la conduite hivernale.
De vraies bombes Ă retardement
Aux Ătats-Unis, les poursuites judiciaires de dizaines de millions de dollars font rĂ©flĂ©chir les « cowboys » au volant. Mais au QuĂ©bec, le rĂ©gime dâassurance sans Ă©gard Ă la faute ne joue pas ce rĂŽle de « shĂ©rif » au sein de lâindustrie.
Câest ainsi que le phĂ©nomĂšne du camionnage au rabais a pris de lâampleur. Il y aurait 100 000 « chauffeurs inc. » Ă travers le Canada, selon lâAlliance canadienne du camionnage. Cela reprĂ©sente le tiers de toute lâindustrie.
Cette concurrence déloyale est un fléau pour les entreprises de camionnage respectueuses des rÚgles. Au Québec, Trans-West a dû se résoudre à vendre 25 camions et à envoyer au chÎmage 75 employés, en août dernier
Lâheure est grave. Si le gouvernement nâagit pas rapidement, toute lâindustrie devra adopter les mĂȘmes stratĂ©gies douteuses pour survivre.
Ottawa devrait lever le moratoire dĂ©crĂ©tĂ© en 2011 qui fait que les compagnies de transport nâont pas Ă remplir les feuillets fiscaux T4A qui prĂ©cisent lâargent versĂ© Ă des travailleurs autonomes.
Cela aiderait le fisc Ă dĂ©terminer si le « chauffeur inc. » est vraiment Ă son compte ou sâil est un salariĂ© dĂ©guisĂ© en entrepreneur, ce qui semble ĂȘtre le cas. Un projet pilote de lâAgence du revenu du Canada a dĂ©jĂ prouvĂ© quâune majoritĂ© dâentre eux rĂ©clamaient des dĂ©ductions fiscales auxquelles ils nâavaient pas droit.5
AprĂšs 14 ans de « pause temporaire », il serait temps de rĂ©gulariser la situation. Câest bien plus quâune question de fiscalitĂ©. Câest une question de sĂ©curitĂ©.
Québec a aussi son bout de chemin à faire.
Il est urgent de remettre nos quelque 300 contrĂŽleurs routiers au boulot. Depuis mars, ils sont tous stationnĂ©s dans les postes de contrĂŽle que les camionneurs contournent trĂšs facilement avec des applications qui les prĂ©viennent quand un poste est ouvert. Le nombre de constats dâinfraction est en baisse de 70 %, ce qui reprĂ©sente des pertes annuelles de 15 millions pour lâĂtat.
Pour quâils recommencent Ă faire des interceptions alĂ©atoires sur les routes, il faudra quâils soient mieux protĂ©gĂ©s, a conclu une dĂ©cision du tribunal. Pourquoi les douaniers et les agents de conservation de la faune auraient-ils une arme, mais pas les contrĂŽleurs qui se retrouvent souvent face au crime organisĂ© qui baigne dans le transport de marchandise illĂ©gale ?
Malheureusement, le gouvernement tergiverse depuis six mois. Et pendant ce temps, personne ne fait respecter la loi sur nos routes. Ne vous demandez pas pourquoi on se retrouve avec des accidents, parce quâun « chauffeur inc. » a roulĂ© pendant 57 heures, sans prendre de pause rĂ©glementaire.
Renforcer la formation, crĂ©er un registre des entreprises qui ont le plus dâaccidents au kilomĂštre parcouru⊠il y aurait bien des façons dâassainir lâindustrie du transport.
Mais en fin de compte, les expéditeurs ne peuvent pas échapper à leur responsabilité sociale. AprÚs tout, ce sont eux qui embauchent des transporteurs au rabais en fermant les yeux sur la sécurité.
La presse