29/08/2026
Les écritures cachées de la cathédrale
On dit souvent que la cathédrale de Chartres est une Bible de pierre et de verre. L’expression est belle, mais elle nous fait parfois oublier une chose toute simple : à Chartres, il n’y a pas seulement des images à regarder. Il y a aussi des mots à lire. Des noms, des versets, des inscriptions gravées ou peintes, parfois parfaitement visibles, parfois presque entièrement effacées. Et certaines sont si discrètes qu’il faut savoir exactement où poser les yeux pour les découvrir… Bref, une multitude de petits détails, de petites lettres, très petites lettres à faire pâlir les adeptes des "conditions générales de vente" de certaines enseignes.
Et parfois, quelques lettres suffisent à ouvrir une belle énigme. Direction le Portail royal, juste sous le grand chapiteau de la Cène. Sur le pilastre avancé de droite, derrière la tête aujourd’hui disparue d’un personnage que l’on a longtemps qualifié de "boucher", on peut lire très distinctement ROGERVS (Rogerus ou Rogerius). Un nom, certes… mais celui de qui ? Du personnage représenté ? Du sculpteur qui aurait laissé ici sa signature ? Ou d’un mécène ayant participé au financement du portail ? Jean Villette ne tranche pas et rappelle que le débat reste ouvert. Encore une fois, quelques lettres bien cachées et la cathédrale nous oblige déjà à nous poser des questions.
Parce qu'au Moyen Âge, l’écriture accompagne volontiers l’image. Un personnage peut tenir un livre ou dérouler un phylactère sur lequel son nom ou quelques mots permettent de l’identifier. Lorsque ces inscriptions disparaissent, l’affaire devient beaucoup plus compliquée pour les historiens. C’est le cas au portail sud de la cathédrale. Les apôtres tenaient des banderoles dont les inscriptions ont aujourd’hui disparu. Pour certains personnages, nous avons donc perdu l’un des indices essentiels qui permettaient de les reconnaître avec certitude. Quelques lettres effacées par le temps suffisent ainsi à transformer une évidence médiévale en débat d’historiens.
Mais fort heureusement, les écritures se cachent aussi dans les vitraux. Il faut parfois regarder très attentivement un détail que l’on distingue à peine depuis le sol (d'où la nécessité de se munir de jumelles). Dans Notre-Dame de la Belle Verrière, l’Enfant assis sur les genoux de Marie tient un livre. Sur celui-ci, on peut lire "omnis vallis implebitur" (Toute vallée sera comblée). Cette phrase apparaît dans l'évangile de Saint Luc met à propos de Jean-Baptiste lorsque ce dernier annonce la venue du Christ.. L’image ne se suffit donc pas à elle-même : elle renvoie au texte biblique et lui donne une profondeur supplémentaire. A Chartres, le regard passe sans cesse de l’image au texte, puis du texte à l’image.
Et puis il y a les inscriptions que l’on ne voit presque plus. Penchons nous donc sur le vitrail de saint Théodore et de saint Vincent dans le déambulatoire. Au troisième registre à partir du bas court une inscription du 13e siècle. Même lorsqu’on connaît précisément son emplacement, Guy Villette explique que l’œil ne distingue pratiquement qu’"ne mince ligne jaune" ou grisâtre. Cependant avec des jumelles, des petits éléments apparaissent plus clairement et on parvient difficilement à en épeler les lettres. L’inscription est en vieux français du 13e siècle, écrite en onciales et les mots sont bien séparés avec soin. Pourtant, telle qu’elle nous est parvenue, la phrase ne possède plus de sens. Plusieurs chercheurs ont donc tenté de la reconstituer. Fragments déplacés, modèle incomplet, morceaux copiés dans le mauvais ordre : Guy Villette envisage notamment qu’un verrier n’ayant pas su lire le texte ait reproduit des fragments bouleversés. L’une des restitutions proposées ferait apparaître les "confrères de saint Vincent", peut-être liés au financement de la verrière. Mais l’énigme n’est pas totalement refermée. Un peu plus loing, toujours dans le déambulatoire... un petit détail interpelle dans le vitrail du zodiaque. Les mois y sont bien représentés... de bas en haut. Arrivé tout en haut, on peut lire december : mois de décembre. Parfait ! Et juste en dessous, december. Tiens, deux fois le même mois... regardons la suite... October, september... là, il y a un souci. Point de november qui aurait signifié novembre... et donc une question : le maître verrier aurait il fait une erreur due à son illettrisme. Ou bien, y a t'il un message caché ? Une fois de plus, la cathédrale nous aspire, nous embarque, nous oriente et nous fait réfléchir.
C’est aussi cela, regarder la cathédrale dans le détail. Ne pas seulement admirer ce qui s’impose immédiatement au regard, mais aller chercher ces traces minuscules qui permettent parfois de mieux comprendre une image, d’identifier un personnage ou de retrouver quelque chose des hommes qui ont travaillé ici il y a huit siècles.
Et parfois, quelques lettres presque invisibles suffisent à rappeler que la cathédrale de Chartres, malgré tout ce que l’on a écrit sur elle, n’a certainement pas encore livré tous ses secrets.
Ces écritures feront bien sûr partie des petits détails que nous irons chercher, jumelles en main, lors de la prochaine visite "La cathédrale dans le détail" https://www.billetweb.fr/ma-cathedrale-de-chartres-dans-le-detail le 25 octobre prochain.