08/07/2026
La cuisine de Saïgon avant 1975 : diversité, ouverture et métissages
Certaines villes restent dans les mĂ©moires par leur architecture. Dâautres par leur musique. SaĂŻgon, elle, se rappelle souvent par les parfums : lâarĂŽme dâun bol de há»§ tiáșżu au petit matin, le tintement dâune cuillĂšre contre un verre de cafĂ© glacĂ©, le croustillant dâun bĂĄnh mĂŹ tout chaud vendu sur le trottoir, la fumĂ©e dâune assiette de riz brisĂ© aux cĂŽtelettes grillĂ©es, ou encore une petite charrette de phĂĄ láș„u installĂ©e discrĂštement Ă lâombre dâun arbre.
Avant 1975, SaĂŻgon nâĂ©tait pas seulement une grande ville du Sud du Vietnam. CâĂ©tait aussi un espace culturel ouvert, oĂč se croisaient des populations, des goĂ»ts, des habitudes alimentaires et des maniĂšres de vivre trĂšs diffĂ©rentes. De ces rencontres, parfois discrĂštes, parfois trĂšs visibles, est nĂ©e une identitĂ© singuliĂšre : la cuisine saĂŻgonnaise.
Si HanoĂŻ Ă©voque souvent la finesse, la mesure et une certaine Ă©lĂ©gance traditionnelle ; si Huáșż rappelle la cuisine impĂ©riale, la lenteur et la profondeur ; SaĂŻgon, elle, ressemble plutĂŽt Ă une grande table ouverte. Chacun peut y apporter un plat, une saveur, une technique, une mĂ©moire.
1. SaĂŻgon â la ville des rencontres
Pour comprendre la cuisine de SaĂŻgon avant 1975, il faut dâabord comprendre le caractĂšre de cette ville.
SaĂŻgon Ă©tait une ville de commerce, de marchĂ©s, de migrations et dâĂ©changes. Les Vietnamiens du delta du MĂ©kong y apportaient la douceur gĂ©nĂ©reuse des terres fluviales du Sud. Les communautĂ©s chinoises de Chợ Lá»n y introduisaient leur savoir-faire autour des nouilles, du há»§ tiáșżu, des viandes rĂŽties, des bouillons mijotĂ©s, des plats aux herbes mĂ©dicinales, des pĂątisseries et des desserts. La prĂ©sence française a laissĂ© le pain, le beurre, le pĂątĂ©, le cafĂ©, ainsi que lâhabitude de prendre un petit-dĂ©jeuner avec du pain et une tasse de cafĂ©. AprĂšs 1954, de nombreux Vietnamiens du Nord sâinstallĂšrent dans le Sud, apportant avec eux le phá», les vermicelles, les soupes de nouilles, les charcuteries vietnamiennes et des restaurants familiaux aux saveurs du Nord.
Le quartier de Chợ Lá»n, ancien et important centre de la communautĂ© chinoise, jouait dĂ©jĂ un rĂŽle essentiel dans la vie commerciale, religieuse et culinaire de la ville.
Ainsi, la cuisine de SaĂŻgon nâest pas nĂ©e dâune formule unique ou figĂ©e. Elle sâest construite Ă partir de la cohabitation. Chaque plat est une petite mĂ©moire de migration. Chaque restaurant, chaque Ă©choppe, chaque stand de rue devient un point de rencontre entre une terre dâorigine et une terre dâaccueil.
Ă SaĂŻgon, on ne demande pas toujours dâoĂč vient exactement un plat. La vraie question est plutĂŽt : est-ce bon ? Est-ce que cela plaĂźt ? Est-ce pratique ? Est-ce convivial ?
Câest cela, lâesprit profondĂ©ment saĂŻgonnais.
2. Chợ Lá»n â lâĂąme chinoise dans le paysage culinaire de SaĂŻgon
Il est impossible de parler de la cuisine de SaĂŻgon avant 1975 sans Ă©voquer Chợ Lá»n.
Chợ Lá»n nâest pas seulement un quartier chinois. Câest tout un univers culinaire, oĂč se mĂȘlent les parfums des herbes mĂ©dicinales, du canard laquĂ©, des nouilles wonton, du há»§ tiáșżu, des xĂu máșĄi, des brioches vapeur, des raviolis, du dessert au sĂ©same noir, des Ćufs au thĂ©, des saucisses chinoises et du phĂĄ láș„u, dans une ambiance de commerce et dâactivitĂ© permanente.
La cuisine chinoise arrivĂ©e Ă SaĂŻgon nâest jamais restĂ©e une simple copie de ses origines. Elle sâest transformĂ©e pour sâadapter au climat, aux ingrĂ©dients locaux et au goĂ»t des habitants. Les bouillons sont parfois devenus plus lĂ©gers. Les herbes fraĂźches et les lĂ©gumes crus ont pris plus de place. La douceur propre au Sud vietnamien sâest invitĂ©e dans les assaisonnements. La maniĂšre de manger est devenue plus souple, plus directe, plus quotidienne.
Le há»§ tiáșżu en est un bel exemple. Ă partir de techniques liĂ©es aux bouillons, aux nouilles de riz, au porc hachĂ©, aux abats, aux crevettes et aux os mijotĂ©s, ce plat est devenu Ă SaĂŻgon lâun des grands classiques de la cuisine urbaine. Le há»§ tiáșżu Nam Vang reprĂ©sente une autre strate de mĂ©tissage : originaire de Phnom Penh, influencĂ© par les traditions khmĂšres et chinoises, il a Ă©tĂ© vietnamisĂ© Ă SaĂŻgon par les assaisonnements, les herbes, les garnitures et la possibilitĂ© de le dĂ©guster en version sĂšche ou en soupe.
Ainsi, manger un bol de há»§ tiáșżu Ă SaĂŻgon ne consiste pas seulement Ă savourer un plat de nouilles. Câest goĂ»ter Ă un itinĂ©raire culturel : de la Chine au Cambodge, de Chợ Lá»n aux ruelles de SaĂŻgon, de la cuisine familiale aux petites charrettes de rue.
3. Lâempreinte française : du bĂĄnh mĂŹ au cafĂ©
Les Français ont laissĂ© au Vietnam de nombreuses traces urbaines : Ă©glises, bureaux de poste, boulevards, villas, cafĂ©s. Mais dans la vie quotidienne, lâun des hĂ©ritages les plus durables reste sans doute le pain et le cafĂ©.
Le bĂĄnh mĂŹ vietnamien trouve son origine dans lâinfluence de la baguette française. Mais les Vietnamiens ne se sont pas contentĂ©s de lâadopter. Ils lâont transformĂ©. Le pain de SaĂŻgon est plus lĂ©ger, croustillant Ă lâextĂ©rieur, aĂ©rĂ© Ă lâintĂ©rieur. On y glisse du pĂątĂ©, du beurre, de la mortadelle vietnamienne, de la viande froide, des lĂ©gumes marinĂ©s, du concombre, de la coriandre, du piment, de la sauce soja ou une sauce plus relevĂ©e. Certaines sources internationales indiquent que le bĂĄnh mĂŹ existait dĂ©jĂ comme nourriture de rue Ă SaĂŻgon au moins dĂšs les annĂ©es 1950.
Ce qui est fascinant, câest que le bĂĄnh mĂŹ de SaĂŻgon nâest plus vraiment un plat français. Il est devenu un plat vietnamien Ă part entiĂšre. Les SaĂŻgonnais ne mangent pas le pain comme une baguette accompagnĂ©e de fromage et de vin. Ils y enferment tout un monde de saveurs tropicales : lâaciditĂ©, le piquant, le salĂ©, le sucrĂ©, le gras, le parfumĂ©, le croquant, le frais.
Le cafĂ© suit la mĂȘme logique. Dâune boisson introduite de lâextĂ©rieur, il est devenu Ă SaĂŻgon une vĂ©ritable habitude sociale. Le cĂ phĂȘ sữa ÄĂĄ, cafĂ© au lait concentrĂ© sucrĂ© servi avec des glaçons, nâest pas seulement une boisson pour rester Ă©veillĂ©. Câest une pause dans la journĂ©e, une conversation au bord du trottoir, un rendez-vous dâaffaires, une maniĂšre de regarder la ville passer.
Ă SaĂŻgon, boire un cafĂ© nâa rien de trop cĂ©rĂ©moniel. On peut le prendre dans un Ă©tablissement Ă©lĂ©gant, dans une petite Ă©choppe, sur un trottoir, assis sur un tabouret bas. Ce qui compte nâest pas seulement le goĂ»t du cafĂ©, mais lâatmosphĂšre : ouverte, simple, chaleureuse, propice Ă la discussion.
4. Le cÆĄm táș„m â du plat populaire au symbole urbain
Sâil fallait choisir un plat capable de raconter le tempĂ©rament de SaĂŻgon, le cÆĄm táș„m figurerait sans doute parmi les premiers.
Le cÆĄm táș„m, ou riz brisĂ©, Ă©tait Ă lâorigine liĂ© aux grains de riz cassĂ©s, longtemps considĂ©rĂ©s comme une partie secondaire du riz aprĂšs le dĂ©corticage. Pourtant, les classes populaires ont transformĂ© cette matiĂšre modeste en un plat dâune grande Ăąme. Les petits grains de riz sont tendres et absorbent parfaitement la sauce de poisson. La cĂŽtelette grillĂ©e dĂ©gage un parfum fumĂ©. Le porc effilochĂ© apporte une texture lĂ©gĂšre. Lâomelette Ă la vapeur donne du moelleux. Lâhuile Ă la ciboule brille doucement. Les lĂ©gumes marinĂ©s Ă©quilibrent lâensemble. Le tout est servi dans une assiette simple, mais complĂšte.
Avec le temps, le cÆĄm táș„m est passĂ© dâun plat populaire Ă lâun des grands classiques de SaĂŻgon. On le mange du matin au soir, dans de petites Ă©choppes, des restaurants familiaux ou des stands de rue.
Le cÆĄm táș„m rĂ©vĂšle un talent trĂšs vietnamien : ne rien gaspiller, savoir valoriser ce qui paraĂźt secondaire, transformer lâordinaire en quelque chose de savoureux. Il montre aussi lâesprit pratique des SaĂŻgonnais : manger vite, mais sans nĂ©gligence ; rester simple, mais garder du goĂ»t ; faire populaire, mais avec du caractĂšre.
Une bonne assiette de cÆĄm táș„m nâa pas besoin dâune prĂ©sentation sophistiquĂ©e. Il suffit que le parfum de la cĂŽtelette grillĂ©e arrive au bon moment, quand lâappĂ©tit se rĂ©veille, pour comprendre pourquoi ce plat vit si fortement dans la mĂ©moire de la ville.
5. La cuisine de rue â la vraie scĂšne de la vie saĂŻgonnaise
Avant 1975, la cuisine de Saïgon ne se trouvait pas seulement dans les restaurants. Elle vivait intensément dans la rue.
Les charrettes de há»§ tiáșżu, les vendeuses de desserts, les stands de bĂĄnh mĂŹ, les Ă©choppes de cÆĄm táș„m, les petites voitures de phĂĄ láș„u, les maisons de nouilles, les cafĂ©s, les vendeurs de jus de canne Ă sucre et les stands de smoothies composaient une vĂ©ritable carte olfactive de la ville. Certains tĂ©moignages sur la cuisine de rue de SaĂŻgon avant 1975 soulignent dâailleurs la richesse de ces plats du quotidien : há»§ tiáșżu, phĂĄ láș„u, bĂĄnh mĂŹ, cafĂ©, desserts sucrĂ©s et bien dâautres encore.
La cuisine de rue saïgonnaise possÚde trois caractéristiques essentielles.
La premiĂšre est la praticitĂ©. La ville bouge vite. Les habitants ont besoin de plats servis rapidement : un bol de há»§ tiáșżu tĂŽt le matin, un bĂĄnh mĂŹ Ă emporter, un cafĂ© glacĂ© bu rapidement, une assiette de cÆĄm táș„m Ă midi.
La deuxiĂšme est une forme dâĂ©galitĂ©. Un bon plat nâa pas besoin dâĂȘtre servi dans un lieu luxueux. Les personnes aisĂ©es, les travailleurs, les Ă©tudiants, les fonctionnaires, les chauffeurs, les artistes peuvent tous sâasseoir dans la mĂȘme adresse populaire si le plat y est bon.
La troisiĂšme est le dialogue. Un restaurant de rue Ă SaĂŻgon ne vend pas seulement de la nourriture. Câest un lieu oĂč lâon Ă©change des nouvelles, oĂč lâon entend les histoires du quartier, oĂč lâon retrouve des connaissances, oĂč une relation peut commencer.
Câest pourquoi la cuisine de rue nâest pas un simple dĂ©cor secondaire de la culture saĂŻgonnaise. Elle en est lâune des scĂšnes les plus vivantes.
6. SaĂŻgon mange avec un esprit dâouverture
Ce qui distingue la cuisine de SaĂŻgon nâest pas seulement la variĂ©tĂ© des plats, mais lâattitude face Ă la nouveautĂ©.
SaĂŻgon accueille facilement. Un plat venu dâailleurs, sâil plaĂźt, est adoptĂ©. Sâil ne convient pas tout Ă fait, il est ajustĂ©. Sâil manque un ingrĂ©dient, on le remplace par un produit local. Si les goĂ»ts changent, le plat change aussi.
Le phá», en arrivant Ă SaĂŻgon, sâest accompagnĂ© de plus dâherbes fraĂźches, de germes de soja, de basilic thaĂŻ, de coriandre longue, de sauce hoisin et de sauce pimentĂ©e. Le pain français est devenu bĂĄnh mĂŹ vietnamien. Le há»§ tiáșżu sino-khmer est devenu un plat saĂŻgonnais. Le cafĂ© français sâest transformĂ© en cafĂ© au lait glacĂ© de trottoir. Les plats du delta du MĂ©kong, une fois arrivĂ©s en ville, se sont eux aussi urbanisĂ©s : plus compacts, plus rapides, plus faciles Ă vendre.
Câest cette ouverture qui donne Ă la cuisine de SaĂŻgon sa vitalitĂ©. La ville nâa pas peur du mĂ©lange. Au contraire, elle vit grĂące au mĂ©lange.
Mais se mĂ©langer ne signifie pas perdre ses racines. Les SaĂŻgonnais accueillent ce qui vient dâailleurs, puis le transforment en quelque chose qui leur appartient. Câest une capacitĂ© culturelle remarquable : absorber, choisir, adapter et rendre familier.
7. DerriĂšre les plats, la mĂ©moire dâune Ă©poque urbaine
Quand on Ă©voque la cuisine de SaĂŻgon avant 1975, beaucoup de gens pensent immĂ©diatement Ă la nostalgie : les anciens restaurants, les charrettes dâautrefois, les cris des vendeurs ambulants, les enseignes, les verres dâeau glacĂ©e, les chaises en bois, le journal du matin, la musique Ă la radio.
Mais si lâon se limite Ă la nostalgie, on risque de manquer lâessentiel : la cuisine de SaĂŻgon est un document culturel vivant.
Elle raconte les migrations. Elle raconte le commerce. Elle raconte la pĂ©riode coloniale et lâaprĂšs-colonial. Elle raconte les Chinois, les Vietnamiens, les Khmers, les Français, les gens du Nord, du Centre et du Sud vivant dans un mĂȘme espace urbain. Elle raconte la maniĂšre dont une ville jeune a appris Ă faire cohabiter les diffĂ©rences.
Un bol de há»§ tiáșżu ne contient pas seulement un bouillon. Il porte lâhistoire de Chợ Lá»n.
Un bĂĄnh mĂŹ ne contient pas seulement du pĂątĂ©. Il porte lâempreinte française et la crĂ©ativitĂ© vietnamienne.
Une assiette de cÆĄm táș„m ne contient pas seulement une cĂŽtelette grillĂ©e. Elle porte une philosophie populaire du Sud : toute chose peut devenir bonne si lâon sait la valoriser.
Un verre de cafĂ© au lait glacĂ© ne contient pas seulement de la cafĂ©ine. Il porte le rythme de SaĂŻgon : lent au cĆur de la vitesse, dĂ©tendu au milieu du tumulte.
8. Pourquoi les voyageurs devraient-ils dĂ©couvrir lâancienne cuisine de SaĂŻgon ?
Pour les voyageurs internationaux, en particulier les voyageurs francophones, découvrir la cuisine de Saïgon avant 1975 est une trÚs belle maniÚre de comprendre le Vietnam.
Car la cuisine rend lâhistoire moins abstraite. Au lieu de regarder seulement la guerre, la politique ou lâarchitecture, les visiteurs peuvent toucher la vie quotidienne : ce que les gens mangeaient, ce quâils buvaient, oĂč ils se retrouvaient, comment ils parlaient, comment ils vivaient avec les diffĂ©rences.
Comprendre un plat, câest comprendre une couche humaine de plus. Entrer dans une maison de há»§ tiáșżu Ă Chợ Lá»n, dans une Ă©choppe de cÆĄm táș„m au fond dâune ruelle, dans une vieille adresse de bĂĄnh mĂŹ, ou dans un cafĂ© de trottoir, ce nâest pas simplement âgoĂ»ter une spĂ©cialitĂ© localeâ. Câest entrer dans la mĂ©moire de la ville.
Et câest peut-ĂȘtre cela, le voyage le plus profond : voyager non seulement pour voir, mais pour comprendre.
Conclusion : Saïgon, la ville qui transforme les différences en saveurs
La cuisine de Saïgon avant 1975 est diverse parce que la ville a accueilli de nombreuses communautés. Elle est ouverte parce que les Saïgonnais ne se sont jamais fermés à la nouveauté. Elle est métissée parce que chaque plat porte la trace de plusieurs mondes culturels.
Ă travers la cuisine de SaĂŻgon, on dĂ©couvre une grande leçon : lâidentitĂ© nâest pas forcĂ©ment synonyme de fermeture. Elle peut aussi naĂźtre de la capacitĂ© Ă accueillir, Ă transformer et Ă vivre ensemble.
SaĂŻgon est savoureuse non seulement parce que ses plats sont bons. Elle lâest parce que chaque plat porte un esprit : libre, pratique, joyeux, flexible et profondĂ©ment vivant.
Alors, si vous avez un jour lâoccasion de venir Ă SaĂŻgon, ne demandez pas seulement : âQuel est le plat le plus cĂ©lĂšbre ?â
Demandez aussi : âDâoĂč vient ce plat ? Qui lâa apportĂ© ici ? Pourquoi est-il devenu une partie de SaĂŻgon ?â
à ce moment-là , un repas ordinaire peut devenir un véritable voyage culturel.
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